Peaky Blinders, phallocratie maffieuse

[Total Spoiler] La nouvelle saison de Peaky Blinders arrive bientôt, avec le renfort d’Adrian Brody et d’Aidan Gillen (transfuge de GoT). Malheureusement, on serait bien en mal de trouver une telle nouveauté au niveau des rôles féminins, puisque l’on nous réchauffe le personnage de May Carleton (Charlotte Riley), amante utilisée et jetée par Tommy dans la saison 2.

Soyons honnêtes: un tel retour était prévisible dès le décès de Grace (Annabelle Wallis.) Pourquoi ? Tout simplement car les scénaristes ne prennent pas la peine de créer de réels personnages féminins. Il n’est donc guère étonnant de les voir récupérer un personnage abandonné deux saisons plus tôt pour servir de “nouveau” faire-valoir à Tommy Shelby.

In bed with the Shelbys

Dès la première saison, on connaît le goût de Tommy pour les prostituées. Il faudra donc qu’il tombe amoureux d’une femme aux antipodes de ses compagnes habituelles (en fait, non, il ne “faudrait” pas, mais visiblement, il est difficile pour certains de se débaraser de l’éculée dichotomie vierge/putain…) Et c’est là qu’intervient Grace, dont la première entrée en scène nous explique sans subtilité que ce sera elle, la jolie vierge qui apportera à Tommy la religion. Arrivée de dos, dans un modeste jupe descendant jusqu’aux chevilles (verte car, pour celleux qui ne l’auraient pas compris, Grace est Irlandaise – encore une image subtile), ses beaux cheveux blonds s’échappant de son chapeau. Autour d’elle, une pluie blanche (neige ? cendre ?) accompagne l’arrivée d’un ange..! Vous avez dit “cliché” ?

Peaky1

Toujours dans l’hyper-féminité virginale, on découvre vite que Grace est une “songbird” et de sa voix douce nous chantent de jolies chansons traditionnelles irlandaises. Là, mon petit cœur de folkeux s’emballe est je suis presque prêt à pardonner cette entrée en scène à la limite du ridicule. Sauf qu’à nouveau, tout cela tombe à plat. Sa première interprétation de Carrickfergus n’a d’autre but que… que quoi, d’ailleurs ? Quel sens donné à cette chanson sur un alcoolique en fin de vie dans la bouche d’une jolie jeune femme qui cherche juste à se faire embaucher dans un bar ? Elle nous gratifie ensuite d’un Black Velvet Band quand Tommy lui demande de chanter, comme on le demanderait à une perruche. Là encore, la chanson semble n’avoir aucun sens par rapport à l’histoire, et semble n’être ici que pour rétablir Grace comme objet du “regard” de Tommy (de son regard et de son ouïe), et pour introduire la punchline: “It’ll break your heart. -It’s already broken.” Enfin, Grace nous offre I Am Stretched on your Grave (j’ai dit que c’était une de mes chansons préférées ?) au moment ou les policiers profanent une tombe pour retrouver les armes volées. Pour une fois, on peut peut-être trouver un lien entre la musique et l’histoire si l’on considère que l’amour indéfectible dont parle la chanson est celui de Grace et Tommy. Enfin, même moi je n’en suis pas convaincu et je pense que les scénaristes ont juste cherché une chanson trad avec “grave” dans le titre.

Bon, certes on parade Grace comme une jolie oiselle chanteuse, mais quand même: c’est un agent double ! Elle est complexe ! Et elle tire sur des gens ! Avec un pistolet ! C’est progressiste ça, non ? Oui, si on veut… Quand les Shelby (mâles) tirent à cœur joie sur les méchants sans aucun remord, les faits d’armes de Grace se limite à un coup de feu par accident, et une situation de légitime défense (nous verrons plus tard que c’est aussi le cas de Pol.) On note d’ailleurs que si Grace à choisi une vocation plutôt “masculine”, c’est uniquement pour venger son père: comme si une femme elle-même ne pouvait désirer être l’égale de l’homme que pour satisfaire son complexe d’Électre. D’ailleurs, cette agent de la couronne est loin d’être une GI Jane, tant elle s’empresse de déposer les armes une fois sa mission terminée. Quand on la retrouve mariée à Tommy dans la saison 3, on est revenus au point de départ: Grace est un joli animal bien coiffé et bien habillé prisonnière de sa cage dorée. Seule la mort permet au personnage de ne pas finir dans l’insipidité la plus totale.

Notez que Grace est la seule femme blonde du casting jusqu’à l’arrivée de Linda (Kate Philips.) Sauf que les deux personnages ne coexistent à l’écran qu’une paire d’épisodes… Coïncidence ? Difficile à croire: au-delà de leur couleur de cheveux identique, les deux personnages partagent la même fonction: réformer et rendre respectables les frères Shelby grâce au bonheur marital. Si elle n’est pas blonde, Esmée remplit la même fonction. Un beau gâchis pour cette jeune gitane censée être une forte tête; mais tellement prévisible: Esmée n’est pas un personnage, c’est une alliance, un gage de paix entre les Shelby et le clan Lee.
Impossible pour les scénariste d’imaginer une femme qui tiendrait tête à l’un des frères ? Pire, une femme qui les dépasserait ?

Le cas Pol

peaky4Tante Pol (bluffante Helen McCrory) est le personnage qui m’a tout de suite attiré. Mais là encore, ce fut un pétard mouillé ! Si, dès les premiers épisodes, elle rappelle aux mâles que ce sont les femmes qui ont fait tourner la boutique pendant que les XY étaient au front, les élans de Pol sont bien souvent vite calmés. Parfois présentée comme la seule en qui Tommy ait confiance, elle ne devient jamais réellement son égal. Tommy à toujours une longueur d’avance sur elle, stratégiquement. Il sait la manipuler en jouant sur son instinct maternel, ce qui réduit bien souvent les dilemmes de Pol à une confrontation tête/utérus, dont la solution se trouve dans l’alcool. Dommage…

Mais ce qui est encore plus dommage, c’est les tentatives trouvées pour donner à Pol de la profondeur. Rien de tel qu’un bon trauma pour vous poser un personnage ! Après tout, Tommy Shelby serait-il Tommy Shelby s’il n’avait pas failli mourir dans un tunnel au front en France ? Sans doute non. Là ou le bât blesse, c’est quand le trauma que les scénaristes trouvent pour donner du relief à Pol c’est… le viol ! Et bien oui, on avait là une femme forte, qui ne se laissait pas intimider par Chester Campbell, il ne fallait quand même pas que ça dure ! Du coup, ni une ni deux, Pol se fait violer par Campbell, et pour rendre la chose encore plus sordide, elle “accepte” ce viol pour récupérer son fils. On se demande ce qu’ils auraient pu inventer de plus glauque pour remettre cette femme “à sa place.”

Cela sert aussi à justifier le meurtre de Campbell par Pol en fin de saison 2: si les hommes (Tommy, Arthur, Finn) peuvent tuer par raison (loyauté/honneur/obligation/argent), un femme (Pol, Annabelle) ne peut tuer que sous le coup de l’émotion (vengeance pour Pol, peur – que Tommy ne soit blessé !- ou légitime défense pour Annabelle.) Sans m’en souvenir précisément, il me semble d’ailleurs que Tommy ironise avec Campbell sur le fait qu’il se soit fait titrer dessus par une femme. Sa mort aux mains de Pol après l’attaque d’Annabelle doit-elle donc être perçue comme une humiliation ultime ?

Symboliquement, c’est Pol, esquisse de matriarche, qui tient tête à Tommy dans le final du dernier épisode de la troisième saison. Elle entend proposer “une nouvelle vision pour le futur de la Shelby company”, et Ada et Linda se disent impatientes de l’entendre. Mais , comme on s’en doute, les femmes n’auront pas encore voix au chapitre puisque que ni Pol ni les autres femmes ne peuvent discuter de cette “vision” à cause d’une descente de police. Possiblement orchestrée par Tommy, pour faire taire les voix dissidentes (et, par conséquent, féminines.)

“I’m a Shelby Too”

Enfin, c’est que hurle Ada (Sophie Rundle) au début de la première saison. On s’aperçoit très vite que ce n’est pas foncièrement vrai. Si on lui laisse le loisir de développer un petit charme exotique via son idéologique Marxiste, on se rend vite compte que ceci n’est qu’une excuse pour la transformer en banque de renseignements pour Tommy. A aucun moment Ada ne défend réellement ses positions, alors que son mari Freddie qui n’est pourtant pas resté longtemps au casting, aura eu le droit à ses scènes de harangue. Pour Ada, on se limite à quelques remarques quand la famille Shelby doit se réfugier dans le quartier des domestiques. Pire encore, comme Pol, les femmes Shelby sont installées dans des maisons “offertes” par Tommy, le “breadwinner”, qui peut ainsi se permettre de les contrôler plus totalement.

On notera d’ailleurs que dans le final de la saison 3, Ada semble renoncer à ses idéaux pour “rentrer dans le rang” et soutenir sa famille.

A la marge, putes et sorcières

Bon, du coup, quand on exclu toutes ces Shelby de naissance ou par alliance, que nous reste-t-il comme personnage féminin ?

Et bien pas grand chose. Au delà des quelques prostituées chinoises sans nom de la saison 1, on a Lizzie. Une prostituée au grand cœur qui ne désire que se racheter via l’amour des Shelby (Tommy ou Finn, selon l’humeur du jour.) Il est intéressant de noter que cette dernière reste fidèle à la famille même si Tommy la manipule pour qu’elle ne puisse pas épouser Finn, l’embauche comme secrétaire pour pallier à l’absence d’Annabelle, et lui demande malgré tout de vendre à nouveau ses charmes dans le final de la saison 2.

Pour une pointe d’exotisme, on ira chercher du côte de la “reine de gitanes”, matriarche du clan Lee, qui réponpeaky3d à tous les clichés du genre (imaginez Esméralda de la version Disney du Bossu, quelques années plus tard.) Tout aussi subtile, la sorcière galloise que Tommy va consulter après la mort de Grace dans la saison 3 (illustrée ci-contre.) Deux caricatures de sorcières/voyantes qui n’apparaissent d’ailleurs que pour quelques secondes chacune. Pol elle même, pauvre femme crédule, a recours à un cercle spirite composé de quatre femmes et d’un homme, mené par une gitane, pour renouer avec son fils. Encore une fois, le personnage féminin est un personnage d’émotion, et non de raison (la raison, c’est Tommy, qui analyse méthodiquement les registres pour trouver le fils de Pol.)

Mais le sommet de la caricature, on l’atteint peut-être dans la saison 3 avec les femmes russes. On pourrait faire un best-of des pires moments de la princesse Tatiana Petrovna. En quatrième position: quand elle se faire payer quelques milliers pour ses rapports sexuels avec Tommy. Dernière marche du podium: quand elle court quasi-nue dans le manoir de Tommy après s’être envoyée en l’air pour ensuite jouer à la roulette russe et se faire servir de la vodka à poil au lit. Médaille d’argent: quand elle tripote les couilles des frères Shelby devant sa tante. Grand gagnant: quand elle dit à Tommy, avec son fort accent (encore un joli cliché), que sa tante s’enfile des saphirs dans le vagin avant de descendre prendre le petit déjeuner.

Naïf que je suis, j’ai quand même eu un peu d’espoir quand les femmes de la Shelby Company sont allées manifester. Après tout, ça colle avec le cadre historique de la série (lutte progressive pour l’émancipation des femmes en GB.) Mais visiblement, cela n’a servi à nouveau qu’à renforcer le statut des personnages féminins comme objet de décoration: c’est à peine si la manifestation a été évoquée après cette grandiose sortie des femmes.

Peaky2

J’aurais aussi bien voulu parler du traitement de l’homosexualité mais que dire ? Ll’homosexualité masculine est effectivement présente dans la série: une fois dans la saison 2 quand les Shelby arrivent dans un club de jazz à Londres où deux hommes se roulent des pelles dans un coin, ce qui provoque une remarque dégoûtée d’Arthur (“it’s a fucking freak show”). Scène quasi identique avec un plus un peu de girl-on-girl action pour quand même titiller l’hétéro lors de l’orgie russe de la saison 3. Sans oublier ce prince russe “dégénéré” qui voudrait abuser de son statut pour forcer le garçon de maison (envoyé par les Shelbys) à lui faire une fellation. Bref, on aura compris que le sexe entre hommes, c’est un peu dégueux…

Peaky3

Alors, on me répliquera que les personnages masculins ne sont pas toujours mieux traités par les scénaristes et que seul Tommy à le droit à un peu de relief. Cependant, même Arthur, cliché du bêta, à le droit à quelques scènes humanisantes: il doute, il lutte contre l’addiction, il doit choisir entre sa famille et Linda (tiens, encore la faute d’une femme), il tue à contrecœur et non comme une simple machine… Dommage donc, surtout avec des actrices talentueuses (oui, j’ai dit que Helen McCrory était bluffant ? Oui ? Non, parce que c’est vraiment elle qui sauve le personnage de la caricature), de ne pas essayer de faire quelque chose de ces personnages féminins. Plus que dommage, cela montre que dans l’univers maffio-capitaliste de Peaky Blinders, il n’y a pas de place pour les femmes.

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